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Syndicat général de l'Éducation nationale


SGEN-CFDT de l’Académie de Créteil

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  • 30 août 2004

    Relire Makarenko

    « La tâche du pédagogue est d’aborder chaque être humain avec une hypothèse optimiste au risque de se tromper ». Principe de confiance et optimisme sont à la base de la pédagogie de Makarenko (1888-1939). Celui-ci a laissé une série d’écrits, des poèmes pédagogiques et des romans, mettant en scène des situations, des pratiques plus que des théories.

    Le contexte est celui de la Russie communiste des années 20. Makarenko dirige, à partir de 1920, la colonie Gorki, com-munauté de travail pour délinquants mineurs et enfants abandonnés - la Russie compte 7 millions d’enfants abandonnés en 1923 - centrée sur l’activité agricole : un espace et un temps où les jeunes délinquants étaient confiés aux pédagogues plutôt qu’à la justice. Dans un premier temps, les difficultés sont nombreuses, et mènent parfois à des impasses :

    « Nous passâmes le reste de la journée à dresser les plans de notre existence future. Mais eux n’accordaient qu’une indif-férence polie à mes propositions, ne pensant qu’à se débarrasser de moi au plus vite. Au matin, Lidia Pétrovna arriva chez moi, tout émue, et me dit : Je ne sais pas comment leur parler...je leur dis : il faut aller chercher de l’eau au lac, et il y en a un, celui qui est coiffé comme çà, en train de mettre ses bottes, et qui me fourre une semelle sous le nez, en me disant : "voyez comme le bottier les a faites trop étroites". Les premiers jours ils s’abstinrent même de nous outrager, mais nous ignoraient simplement. Le soir, ils s’absentaient librement de la colonie et revenaient le matin, accueillant avec un sourire discret les remontrances que je leur faisais dans le pur esprit de "l’éducation sociale" officielle. Au bout d’une semaine un inspecteur de police judiciaire vint arrêter Bendiouk pour assassinat de nuit et cambriolage. Mortellement effrayée par cet événement, Lidia Pétrovna pleurait, retirée dans sa chambre, et n’en sortait que pour de-mander à tout le monde : Mais qu’est-ce que c’est que çà ? Comment est-ce donc possible ? Il sort et il tue quelqu’un ? Ekatérina Grigorievna fronçait les sourcils, avec un sourire grave : Je ne sais pas, Anton Sémionovitch [Makarenko], sérieusement, je ne sais pas...Peut être qu’il faudrait simplement s’en aller. Je ne sais quelle attitude il est possible de prendre ici... Les bois déserts, qui entouraient notre colonie, les cubes vides de nos bâtiments, la dizaine de châlits, la hache et la pelle qui constituaient notre matériel, et cette demi-douzaine de pupilles qui rejetaient catégoriquement non seulement notre ministère pédagogique, mais toute forme de civilisation, tout cela, à vrai dire, ne s’accordait en aucune façon avec notre précédente expérience scolaire...1".

    Du sauvageon au citoyen ... S’ajoutent ensuite bagarres au couteaux, nombreux vols, à l’extérieur, à l’intérieur... Le groupe évolue progressivement, pas à pas ; l’éducateur se trouve devant des doutes, attend les moments les plus propi-ces pour agir. Le récit évoquerait immanquablement des situations éducatives actuelles. Les méthodes de Makarenko ? Sortir des lois de la jungle, y compris par des actes violents (baffes, exclusions...), faire table rase du passé, construire une identité collective, protéger l’individu, donner des responsabilités aux individus, au groupe (exemple : assurer la sécurité des routes voisines), se projeter dans l’avenir, respecter sa dignité, manifester de l’intérêt pour l’esthétique de soi (bien se tenir, bien s’habiller), utiliser l’humour, créer le goût de la lecture, des études (la lecture des œuvres de Gorki crée un ciment collectif)... Le délinquant devient progressivement un citoyen, évolue grâce au travail partagé et au groupe qui lui-même change, se donne progressivement des règles, un fonctionnement...

    ... l’éducation Makarenko reste fidèle à la pratique, à sa complexité, mais aussi à l’unicité des expériences pédagogiques : « Il n’y a pas de moyens infaillibles comme il n’y a jamais de moyen radicalement mauvais. Tout dépend des circonstances, des particularités de l’individu et de la collectivité, du talent et de la préparation des éducateurs, du but le plus proche proposé, de la conjoncture présente ; en fonction de tout ceci, le champ d’application de tel ou tel moyen peut s’élargir jusqu’à généralisation complète, ou se rétrécir jusqu’à négation totale. Il n’y a pas de science plus dialectique que la pédagogie, et c’est pourquoi les données de l’expérience y ont une importance capitale.2"

    Joachim Dendiével


    Les citations sont extraites de :

    1 Poèmes pédagogiques, Moscou, Editions en langues étrangères, 1953.

    2 L’Education dans les collectivités d’enfants, Paris, Editions du Scarabée, 1956.

    Pour une étude accessible, Makarenko, PUF, collection "pédagogues, pédagogie", Paris, mars 1996