Logo

Syndicat général de l'Éducation nationale


SGEN-CFDT de l’Académie de Créteil

  • Accueil
  • > Dossiers
  • > Loi Fillon
  • 15 janvier 2005

    Nous devons opérer un choix de société : Réformer notre système ou renoncer à notre mission démocratique !

    Vingt ans après son enquête sur le système scolaire en France, Hervé Hamon est retourné sur le terrain constater les évolutions. La critique est sévère mais pas pessimiste car les établissements scolaires se portent mieux et le niveau moyen de formation et de qualification des jeunes a augmenté, sauf pour les 15% en grande difficulté.

    Article paru dans le dernier numéro de la publication de l’OCCE, « Animation et éducation », de janvier 2005.

    Hervé Hamon Membre du Haut Conseil de l’Evaluation de l’Ecole mais, avant tout, écrivain et auteur de nombreuses enquêtes.


    Animation & Education : Retour sur les lieux de votre enquête : comment a évolué le système éducatif ?

    Hervé Hamon :

    II y a vingt ans, deux phénomènes nous avaient, Patrick Rotman et moi-même, traumatisés : le premier, c’est l’extrême difficulté (matérielle, physique, éducative,...) dans laquelle nous avions trouvé un certain nombre de collèges de banlieue et le peu d’importance que l’Éducation nationale et l’opinion publique y attachaient.

    Le second traumatisme concernait l’enseignement professionnel court. Nous avions eu l’impression de visiter des parkings à chômeurs (seuls, 5% des élèves étaient placés à la sortie).

    Retournant dans les mêmes collèges vingt ans après, j’ai trouvé une banlieue pire, plus difficile à vivre, habitée par des gens hors du monde du travail, stockés loin, enfermés selon des découpages ethniques. Un vrai lieu de relégation.

    Mais, dans le même temps, les établissements scolaires se sont améliorés : la décentralisation a créé un mouvement important de rénovation des établissements (certains établissements ont été entièrement reconstruits), les problèmes sont nommés et mieux résolus qu’il y a 20 ans. En ce qui concerne l’enseignement professionnel, j’ai trouvé un univers totalement transformé, la différence est exemplaire.

    C’est vraiment dans ce lieu que j’ai rencontré des enseignants heureux de travailler. Là où j’avais vu des usines à chômeurs, j’ai trouvé des gens qui ont su renouveler leurs savoirs et leurs savoir-faire, qui dispensent des formations rénovées, qui travaillent en équipe et en partenariat avec leur environnement socio-économique.

    À&E : Dans votre livre, vous observez effectivement que les LEP vont mieux, mais que l’orientation reste un des points noirs de l’éducation. Donc, ce qui se passe avant l’entrée au LEP ne fonctionne pas bien !

    H. Hamon :

    L’orientation est effectivement un grand problème sur lequel il est urgent de trouver des solutions. Il faut toutefois noter que le niveau moyen de formation et de qualification des jeunes a considérablement augmenté : on a doublé le nombre de bacheliers (63 % de jeunes), on a réduit le nombre de jeunes non qualifiés sans emploi.

    Le problème est que le peloton est plus fourni, roule plus vite et va plus loin mais ceux qui sont en retrait - ou en retard, comme on le dit cruellement dans l’éducation - sont plus humiliés, plus marginalisés, plus décrochés.... 15 % de nos jeunes sont en très grande difficulté scolaire. Or, en France, nous nous occupons bien des bons élèves et mal des autres. Nous avons une conception monolithique de la réussite : nous partons d’un élève idéal, un élève « étalon » en quelque sorte et tous les autres élèves se trouvent être cet étalon moins autre chose. Nos procédures d’orientation sont négatives et, même si l’on parle de parcours de réussite, dans la pratique, c’est loin d’être le cas.

    Notre école reste injuste, sexiste et discriminatoire. Le vrai problème, en France, c’est que nous avons une fragmentation de notre service public : le collège n’est pas unique et l’école n’est pas à deux mais à quarante vitesses. Nous avons des lycées, dits d’excellence, qui sont totalement réservés aux enfants de cadres supérieurs ou de professeurs, donc qui se trouvent être des enclaves privées au sein du service public. Nous avons procédé à une massification sans démocratiser et nous pratiquons un forcing qui écrabouille au passage un maximum d’élèves. L’école ne peut pas faire face à cela parce qu’elle ne se réforme pas et parce que l’on ne veut pas la réformer.

    Pour la réformer, il faut une volonté politique qui n’existe pas aujourd’hui car nous avons des politiques dont le calendrier est rythmé par les élections. Nous devons opérer un choix de société : est-ce que, oui ou non, nous renonçons à notre mission démocratique ? Est-ce que nous continuons à fonder notre système sur une méritocratie sociale (actuellement, 83 des enfants de cadres vont au bac général et technologique contre 32 % des enfants d’ouvriers) ? ou est-ce que nous décidons de scolariser, dans les meilleurs conditions possibles, tous les jeunes Français en leur offrant les meilleures possibilités de se former et d’aller loin et, donc, de réformer profondément notre système ?

    A&E : Quelles sont les principales transformations à mettre en œuvre ?

    H.Hamon :

    D’abord, identifier les urgences : dans les zones de relégation et les secteurs en difficulté, on achète la paix sociale en distribuant des sommes d’argent sans évaluer le bien-fondé de cette action et l’effet réel des sommes considérables qui sont investies.

    Ensuite, améliorer la gestion des ressources humaines : nous avons, en France, un système de gestion des personnels « Éducation nationale » aberrant, une sorte de moulinette à points où on avance mécaniquement à l’ancienneté sans évaluation convenable, sans une réflexion sur les talents des personnes et le profil du poste. Il faut donner aux jeunes enseignants et aux moins jeunes de bonnes raisons de travailler dans des zones difficiles.

    Mais, pour cela, il faut que ce soit des endroits intéressants du point de vue pédagogique, professionnel (que l’on ait une vraie gratification), que ce soit des endroits où on est accueilli, formé, logé, financé (voir le projet mis en place, à Créteil, par Christian Forestier, quand il était Recteur). Il devient, également, impératif de travailler sur la qualité de l’encadrement des établissements scolaires. Il faut arrêter de recruter « à vie ». Il faut procéder régulièrement à des évaluations (tous les 3 ans), à des formations.

    Si on veut donner des pouvoirs pédagogiques accrus aux chefs d’établissement, il faut que les chefs d’établissement soient reconnus par les enseignants comme légitimes. Il faut, simultanément, travailler sur la façon même dont les enseignants fonctionnent. C’est un corps de métier qui n’a plus de pratique professionnelle partagée et François Fillon est en train de détruire la seule initiative de travail transdisciplinaire qu’il y avait au lycée. Si nous n’avons pas une conversion de culture professionnelle forte, nous allons rendre les enseignants plus malheureux, à la fois victimes et coupables d’une sorte d’imposture, à la fois mécontents d’eux-mêmes, de leurs élèves et des parents.

    Il faut basculer vers une culture d’évaluation collective : arrêter les visites d’inspection individuelle tous les 5 ans, méthode complètement infantile et improductive, et procéder à des audits objectifs des établissements mettant en exergue les avancées, les difficultés, les acquis.

    Et, très important, il faut revoir l’obligation de service des enseignants : la définir par un volume de cours magistraux devant les élèves me paraît désuet, inefficace et frustrant.

    Il faudrait une autre façon d’organiser le travail : moins d’heures de cours magistral, plus d’heures de concertation entre les enseignants, plus de vraie formation pédagogique.

    A&E : Page 80 de votre livre, vous écrivez que l’École contrôle tout (le terrain, les joueurs, l’arbitre....) et, donc, qu’à ce degré de monopole : « elle ne peut se proclamer innocente, ni invoquer, comme l’a fait, en Mai 2004, François Fillon, une « perte d’autorité » étrangement confondue avec une perte de pouvoir ». Pouvez-vous expliciter cette phrase ?

    H.Hamon :

    Lors de mon enquête, j’ai pu constater que, dans une même zone, des collèges fonctionnent bien, d’autres pas du tout.

    Quels sont les symptômes ?

    Un collège qui ne fonctionne pas est un collège où les conseils de discipline se multiplient et où le turn-over des enseignants atteint 35 %. En revanche, dans un collège bien encadré, il y a peu de conseils de discipline parce que les conflits sont déminés, la Loi est dite et les adultes sont cohérents entre eux. L’autorité, ce n’est pas la cravache. Le propre de l’autorité, c’est de faire en sorte que la communauté scolaire, d’accord sur des objectifs partagés, affirme sa légitimité. Quand l’équipe éducative est d’accord et cohérente sur les règles de fonctionnement, a rencontré les parents, mis en œuvre un vrai projet d’établissement, mon expérience me fait dire que tout se passe bien.

    Ceux qui vocifèrent qu’il y a une « crise de l’autorité » n’ont jamais mis les pieds dans les établissements qu’ils critiquent si fort. Dans les établissements que j’ai visités pendant mes deux ans d’enquête, j’ai rencontré plus de courtoisie dans les couloirs qu’il y a vingt ans, moins d’élèves avachis, de cartables qui traînent et aucun laxisme.

    Au contraire, ce qui m’a frappé dans certains collèges, c’est que les colles et les punitions pleuvent parce que les adultes ne savent pas dire la Loi, ensemble, de la même voix. Travail d’équipe, cohérence éducative : l’autorité se joue là !

    Interviewé par Marie-France Rachédi


    * Avec Patrick Rotman : « Les porteurs de valises », les « Intellocrates », « Génération », « Tant qu’il y aura des profs » ; seul : « Nos médecins ». Il a également tenu, pendant douze ans, une rubrique régulière au Monde de l’éducation.

    Hervé Hamon Tant qu’il y aura des élèves « Tant qu’il y aura des élèves », édition du Seuil, 293 pages, 18 euros.