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Syndicat général de l'Éducation nationale


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  • 25 mars 2005

    Le "métier d’élève" selon Philippe Perrenoud

    Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation

    Université de Genève - 1996


    Il est à la fois amusant, satisfaisant et inquiétant de voir la notion de métier d’élève, que j’ai beaucoup travaillée, reprise dans le titre d’un colloque. L’expression se banalise, elle entre dans le langage commun de ceux qui s’intéressent à l’école. Cela me semble réjouissant et en même temps, j’aimerais bien que ce concept ne devienne pas, simplement, une expression à la mode, qui ne signifierait pas grand chose. Je craindrais plus encore que ce qui relevait de la description anthropologique ne devienne peu à peu une nouvelle norme, de sorte qu’on trouverait dans les bulletins scolaires, à côté du traditionnel " Peut mieux faire " ou " Ne travaille pas assez " une nouvelle stigmatisation stéréotypée : " Ne fait pas sérieusement son métier d’élève ".

    Mon propos est de forger des outils d’analyse de la pratique des maîtres et des élèves dans les classes, d’associer l’expression " métier d’élève " à un concept descriptif et éventuellement explicatif, sans jugement, ni modèle. La difficulté est de lui maintenir ce statut, contre la plus forte pente des gens d’école, qui reste de produire des normes dès qu’ils ont identifié un phénomène. Chevallard (1991) dit de la transposition didactique qu’elle n’est ni bonne ni mauvaise, qu’elle " est " ! De même, le métier d’élève existe et on ferait mieux, avant de se proposer d’y former les élèves pour mieux les conformer aux attentes de l’institution, dernier avatar du contrôle social enrobé d’aide méthodologique ou d’assistance au projet personnel, de comprendre que ce métier se construit au sein d’une organisation bureaucratique, qu’il autorise parfois l’élève à survivre sans trop s’impliquer, certes en tournant le dos aux apprentissages durables, ce que l’école ne peut que déplorer, mais en regagnant une part indispensable de distance et d’autonomie. On ferait mieux d’analyser l’écart entre l’idéal du travail scolaire et son fonctionnement effectif avant de le dénoncer ou d’imaginer le réduire en investissant le métier d’élève d’une nouvelle norme d’excellence. S’il permet de maintenir une distance entre la vie de l’élève et ce que l’école lui demande, le métier d’élève ne peut qu’échapper en partie au contrôle de l’institution...

    Réussir, c’est faire correctement son métier d’élève

    Il est difficile de savoir qui a, pour la première fois, comparé le travail des élèves à l’exercice d’un métier. Sans doute, depuis que l’école existe, cette métaphore vient-elle spontanément à l’esprit de quelques uns, même s’il ne la formulent pas en ces termes. Il est assez évident que les élèves font " une sorte de métier ", qu’ils vont à l’école comme les adultes vont au bureau ou à l’usine, régulièrement, avec un enthousiasme et des états d’âme fluctuants, dans le cadre d’une organisation qui leur assigne des tâches et en contrôle l’exécution. L’intérêt d’une métaphore est souvent de renouveler notre regard sur les choses.

    Encore faut-il travailler à construire un concept. J’ai utilisé et développé l’idée de métier d’élève en écrivant, de 1982 à 1984, " La fabrication de l’excellence scolaire ", non pas simplement pour filer la métaphore, mais pour rendre compte de la nature première de l’excellence scolaire, du moins à l’école obligatoire : faire correctement son métier d’élève.

    Détachés d’un contexte, les mots ne veulent parfois plus dire grand-chose. Ils sont ramenés à leur sens commun. Le métier d’élève, au départ, n’était pas un concept isolé, il a été construit pour mieux comprendre sur quoi porte l’évaluation continue du travail scolaire. Je voulais, comme beaucoup de sociologues des années 1970, analyser l’échec scolaire en allant au-delà du constat réitéré de " l’inégalité des chances " et des hypothèses explicatives fondées sur les thèses de la reproduction. Je souhaitais comprendre les médiations, les micromécanismes par lesquelles l’échec scolaire se fabrique, au jour le jour, dans la salle de classe.

    Or, pour expliquer l’échec, il fallait au préalable le définir. Chacun croit savoir ce que sont la réussite ou l’échec scolaires. On dira volontiers, par exemple, que l’échec manifeste une maîtrise insuffisante des connaissances et des savoir-faire enseignés. Et on se demandera immédiatement, sans questionner cette définition, si cette insuffisance provient d’un manque de motivation, d’une vie familiale perturbante, d’un défaut de moyens intellectuels, d’un développement insuffisant, d’un héritage culturel préparant faiblement au travail scolaire, voire d’un manque de " dons " pour les études.

    Dans cette perspective, tout se passe comme si l’insuffisante maîtrise du programme se traduisait naturellement, presque automatiquement en échec. On se doute bien qu’il doit y avoir quelqu’un pour la mettre en évidence, mais sas s’arrêter à cette " banalité ". Or, pour le sociologue, non seulement il n’y a pas d’échec sans jugement, mais ce jugement n’a de conséquences sociales que si on lui reconnaît une légitimité et qu’on l’associe à un pouvoir de décision.

    De plus, ce jugement se fonde sur des pratiques complexes d’évaluation, dont on ne peut a priori postuler qu’elles portent exactement, objectivement et invariablement sur la maîtrise des programmes. Qu’est-ce d’ailleurs que la maîtrise des programmes ? Qui interprète les textes ? Qui fixe le niveau d’exigence ?

    La réussite et l’échec découlent de jugements fabriqués par une institution et ses agents, qui évaluent l’élève à un moment précis de sa vie, par rapport à des critères et selon des procédures dont le jugement final est inséparable.

    Cela ne veut pas dire qu’il est sans fondement, injuste, arbitraire ou illégitime, mais que la réussite ou l’échec scolaire sont des représentations fabriquées dans le cadre d’une institution, à partir de formes et de normes d’excellence, au gré de procédures et de pratiques d’évaluation dont on ne peut faire abstraction si l’on veut comprendre la nature des inégalités de réussite.

    En quoi cela mobilise-t-il la notion de métier d’élève ? Elle permet de répondre à un question clé : sur quoi porte l’évaluation continue qui, à l’école primaire et au collège, détermine presque partout la réussite ou l’échec scolaire ? Les systèmes scolaires ont organisé longtemps des examens de fin d’année ou de fin de cycle d’études. Ils ont peu à peu, en raison notamment des limites de cette forme d’évaluation ponctuelle, cédé la place à une évaluation continue, faisant de l’enseignant à la fois le dispensateur des savoirs, l’organisateur des apprentissages et l’évaluateur des maîtrises atteintes.

    Du coup, la réussite se joue de plus en plus sur l’art et la manière de refaire " pour une note " ce qu’on a déjà fait en situation d’exercice. Dans une évaluation continue, la définition de l’excellence est assez proche de celle du " bon travail " dans les conditions habituelles de fonctionnement de la classe. L’épreuve scolaire comporte une part de dramatisation, parce qu’elle " compte " et apparaît donc un enjeu plus sérieux que les exercices scolaires quotidiens.

    Mais les tâches sur lesquelles les élèves sont évalués sont à peu près de même nature que les exercices individuels. Autrement dit, les épreuves scolaires, dans une évaluation continue, sont simplement des temps forts du métier d’élève.

    On le voit, cette notion de métier me permettait de cerner la nature de l’excellence scolaire telle qu’elle est jugée au jour le jour par les enseignants. À l’école primaire, et même au collège et au lycée, un bon élève est un élève qui fait bien ou très bien son métier, c’est-à-dire qui maîtrise à peu près les rituels, les règles, les gestes, les outils, le timing, les formes, les mises en pages, toutes ces petites choses qui autorisent l’enseignant à dire ou écrire en marge : " Vu, correct, juste, c’est bien, continue, fais-en un autre ! "

    La vie d’un élève est une longue succession de petites tâches sans queue ni tête, qui se succèdent dans n’importe quel ordre. D’infinies répétitions masquées, à peine, par d’infimes variations. Au bout du compte, il y a toujours une consigne, une question, un texte à analyser ou à compléter, une solution " juste " à découvrir...

    J’épargne évidemment, dans cette analyse un peu schématique, les pédagogies du projet ou les pédagogies actives ; elles luttent depuis toujours contre une telle conception du travail scolaire, mais ne sont pas en vigueur dans la majorité des classes.

    Compte tenu de la réalité la plus fréquente du travail scolaire, la notion de métier d’élève me permettait de désigner une forme de conformisme et de productivisme dans l’exécution de tâches répétitives. Ce qui m’amenait à soutenir la thèse, qui reste est un peu provocatrice, que réussir à l’école, c’est surtout faire la preuve qu’on connaît les " ficelles " du métier d’élève, qu’on l’exerce convenablement, ce qui donne le droit de continuer à étudier jusqu’au jour où les choses deviendront vraiment " sérieuses ", quand on s’occupera d’évaluer les acquis effectifs, les compétences qui demeurent au-delà de la phase d’exercice dans un contexte familier.

    L’école travaille en classe sur des exercices de formes relativement stéréotypés ; elle s’intéresse assez peu au transfert des acquis à des situations nouvelles, et donc mesure rarement de véritables compétences, entendues au sens de capacités de transposition, de construction d’une réponse efficace dans une situation originale, distante de la situation d’apprentissage. Ce qui signifie qu’à l’école, on est très loin de produire constamment des compétences ou des connaissances transférables.

    On est en train de faire des exercices " comme il faut " et de les contrôler et les corriger à perte de vue... Or, la réussite scolaire, dans le cadre d’une évaluation continue et même d’examens annuels organisés par les enseignants eux-mêmes, se mesure largement à l’aune de ce conformisme.

    Dans un premier temps, j’ai donc parlé du métier d’élève dans d’une façon métaphorique, pour désigner la substance de l’excellence scolaire ordinaire. Puis, ce qui devait être une parenthèse pour définir la réussite et l’échec scolaire avant de les expliquer, est devenu pendant un temps mon projet théorique principal.

    Je me suis en effet rendu compte que la sociologie de l’évaluation scolaire était un terrain en friche, que peu de chercheurs travaillaient à construire les notions mêmes d’échec, d’excellence et de fabrication des inégalités. Donc, je m’y suis arrêté plus longuement et j’ai écrit en 1984 un chapitre autour du métier d’élève, dans un livre sur la fabrication de l’excellence scolaire (Perrenoud, 1995 a).

    Au-delà de la métaphore

    Parler d’un métier, dans la culture française, c’est évoquer parfois une image d’Épinal, l’image d’un travail sérieux, réalisé avec soi par un " homme de métier ", qui sait ce qu’il a à faire, qui connaît et soigne ses outils, qui a un rapport personnel à sa tâche, qui manifeste le souci du " bel ouvrage ". Le métier s’oppose au " job ", au " gagne-pain ", au travail à la chaîne, à l’emploi purement " alimentaire ". Plus qu’un emploi, c’est une identité, voire une vocation, fondées sur des compétences. On pourrait alors imaginer que, lorsqu’on parle du métier d’élève, c’est plutôt pour le glorifier. Or, ce n’était pas mon propos. Je ne voulais pas davantage dénigrer le travail de l’élève en le rangeant parmi les " petits métiers ".

    Est-ce vraiment un métier ? Est-ce un métier comme les autres ? En 1984, j’aurais probablement répondu que l’élève ne fait pas un " vrai " métier, sauf si l’on considère comme un métier, avec le Petit Robert, toute " Occupation permanente qui possède certains caractères du métier ", ce qui convient à l’évidence au travail scolaire. Mais ce n’est pas une métaphore. Le même dictionnaire donne du métier une définition principale profondément sociologique : " Tout genre de travail déterminé reconnu ou toléré par la société, et dont on peut tirer ses moyens d’existence ".

    Le métier d’élève est-il autre chose ? N’est-ce pas la façon dont les enfants et les adolescents tirent leurs moyens d’existence de la société qui leur a donné naissance et qui les envoie à l’école ? Cela situe le métier d’élève dans une dimension économique qu’on laisse souvent dans l’ombre : le travail scolaire est une monnaie d’échange, elle donne le droit de participer à la consommation sans participer à la production. C’est ainsi que vivent tous les gens qui, à défaut de revenu monétaire, contribuent au fonctionnement de la société en faisant un travail reconnu comme " utile " : celles et ceux qui s’acquittent du travail familial, mais aussi les religieux, les prisonniers, les soldats, tous ceux qui tirent leurs moyens d’existence de leur contribution à une tâche sans qu’elle leur assure un salaire.

    En ce sens fondamental, le métier d’élève est un vrai métier, il n’y a aucun abus de langage.

    La suite sur le site de Philippe Perrenoud