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Syndicat général de l'Éducation nationale


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  • 16 avril 2004

    Aux origines de la civilité


    l’apport du sociologue Norbert Elias

    Il y décrit une modification progressive des comportements s’inscrivant sur un temps long, du XII°et le XVIII° siècle, touchant tout d’abord les cours féodales occidentales, puis les cours princières et royales avant d’atteindre le élites urbaines puis l’ensemble de la population pour former une des caractéristiques de la civilisation occidentale.

    Cette modification se caractérise par une intériorisation des pulsions et de la violence, le contrôle de soi et des affects, l’apparition du sujet et de l’intime, l’individualisation progressive de l’idée du corps qui se détache des choses et de la nourriture, faisant apparaître une distinction plus précise entre le public et le privé - distinction auparavant impalpable -. Un ensemble de savoirs-vivre s’en dégage et forme ensuite les caractéristiques de l’honnête homme du XVII°, de l’homme éclairé du XVIII° ou des civilités d’aujourd’hui et dont les dérives ont alimenté des œuvres comme les Précieuses ridicules.

    Cette modification lente s’inscrit elle-même dans le processus de construction de l’Etat Royal qui accapare progressivement, entre le XII° et le XVIII° siècle, les attributs du pouvoir jusqu’alors détenus, dans la société féodale, par la noblesse que l’on dira ensuite d’ "épée". La monopolisation étatique de la fiscalité, de la justice, de la monnaie, de l’armée et surtout, dans le sens wébérien, de la violence, en est le résultat et définit en quelque sorte l’Etat moderne.

    Elle oblige la pacification de l’espace social et partant, la maîtrise particulière des pulsions de la vieille noblesse qui connaît alors une véritable mutation. La culture nobiliaire de la violence demeure mais s’exprime désormais dans des joutes guerrières puis littéraires, dans des duels, des compétitions pour des titres, pour s’approcher du roi, dispensateur des grâces qui réussit le tour de force de maîtriser cette noblesse turbulente en la rassemblant autour de lui, dans une cour - au sens propre de "qui environne" - d’abord itinérante puis fixée à Versailles en 1682.

    La société de cour ainsi formée, lieu de compétition, de distinction et de resserrement des liens individuels, élabore alors de nouvelles normes et devient un laboratoire de comportements. Elle répond à trois grands principes : l’importance des écarts sociaux en son sein, l’identification de l’être social par la représentation qui en est donné, et l’affirmation de la supériorité sociale par la soumission politique et symbolique au souverain. Dans ce contexte, les modèles de comportements reproduisent les écarts sociaux, s’inscrivent dans la distinction et la compétition.

    La diffusion des normes de civilités définies alors se fait par les élites et permet une première distinction entre le rustre et le noble. Dans un premier temps, ces normes restent circonscrites au milieu social nobiliaire et se diffusent par des traités de civilité comme La civilité puérile d’Erasme de 1530 dont les différentes traductions révèlent l’évolution des règles de la bienséances. Le cercle de la diffusion s’élargit ensuite et "civilité" devient rapidement, dès le XVII° siècle, un quasi synonyme d’ "urbanité". Les couches bourgeoises tendent progressivement à imiter les normes de la distinction dans une logique de lutte de concurrence entre élites par l’appropriation symbolique des modèles de comportement.

    ©Joachim Dendiével